[the Fall] i've (not) been duped
Date : 7 mars 2012
Mercredi soir, le triste temps pluviotant et frisquet ne peut expliquer à lui seul l’angoisse qui nous saisit au moment même où nous mettons les pieds dans le Bataclan : de souvenir de spectateur assidu, seul une soirée pourtant alléchante (Ian Dury & the Blockheads et Wreckless Eric à l’affiche) avait attiré moins de monde dans cette salle à dimension pourtant très humaine… L’accès aux balcons est condamné, mais la vingtaine de présents fait vraiment pitié ! Heureusement, les choses iront en s’améliorant au fil des minutes, et la fosse finira bien garnie (copieusement serait exagéré), ce qui permettra de faire illusion, à l’heure où la tête d’affiche sera en piste.
Effet direct ou coïncidence, la première partie débute avant l’horaire prévu… Il n’est que 20h20 lorsque le trio formant Tristesse Contemporaine arrive sur scène, composé d’un guitariste suédois, d’une claviériste/choriste japonaise et d’un chanteur anglo-jamaïcain au masque de kangourou (il le conservera tout au long de la demi-heure), le tout stationné à Paris ! Et si le premier titre ne risque pas forcément de réveiller les foules absentes, la suite se révèle légèrement plus délectable, avec un son de guitare parfois agressif, parfois évoquant le Cure de la trilogie des belles années, un chant assez dark, voire cold, la voix blanche du chanteur étant malgré tout très personnelle, et des sons de clavier pas toujours intempestifs... La musique n’est pas vraiment “Punk, Tango, Psychedelic” comme annoncé, mais ce côté légèrement électro, voire trip-hop (certains évoqueront Tricky ou Massive Attack), malgré certaines attaques de guitare bien rudes, se laisse plutôt bien écouter, le groupe profite à fond de la demi-heure (pas une minute de dépassement !) pour présenter ses compositions, et on pourra juste regretter que le trio ne juge pas utile (ou qu’il oublie, plus probablement) de donner son nom aux spectateurs, on peut penser que certains auraient (auront ?) cherché à en savoir plus sur ce groupe largement décalé et qu’on suivra sans doute dans les mois à venir...
Il faut attendre quasiment 3/4 d’heure avant que les lumières se ré-éteignent, que de la musique de clavier provienne des loges, et que l’on attende encore... 5 vraies grosses minutes pour que le groupe finisse par monter sur scène, pour enchaîner sur un nouvel instrumental déjà testé depuis de longues semaines, le désormais fameux damflicters, et c’est seulement alors que Mark e. Smith daigne pointer le bout de son nez au milieu de ses acolytes ! Car peu importe que les musiciens soient excellents ou non (c’est le cas, rassurez-vous !), the Fall est l’instrument de son seul chanteur, seul membre original (depuis 36 ans !) d’un groupe à la discographie démesurée (perso, j’ai quasiment 80 enregistrements de tous genres, studio, live, compilations, dans mes armoires), né avec le punk et qui a survécu à toutes les bagarres, explosions, et tous les divorces qui en ont émaillé la carrière... Le principe général, pour ceux que cela intéresserait, est de se baser sur un groupe costaud, capable de proposer une musique énergique, de manière imperturbable (vous verrez pourquoi bientôt), au profit d’un chanteur cynique, barbare, souvent incompréhensible, mais qui réussit à toujours se renouveler, et à proposer des performances étonnantes. Ainsi, ce soir, peu nombreux sont ceux qui miseraient un kopeck sur la bonne tenue du monsieur, étant donné qu’on l’imagine ne pas dépasser 2 minutes avant de s’écrouler sur la scène, le format “alcoolique anglais” tel que l’on peut l’imaginer, tenant debout plus par habitude qu’autre chose... Dix bonnes minutes sont consacrées à tenter de replacer les micros sur leurs pieds respectifs (c’est un échec, pour info), pendant que les paroles sont ânonnées, ou oubliées, ou reprises par sa claviériste d’épouse, et à ce titre cosmos 7 en devient presque caricatural... Certains commencent à regretter d’être venus, se demandant s’il n’aurait pas été préférable de rester sur la grosse impression laissée par le concert de l’an passé à La Villette, quand tout d’un coup tout se met en place, et il ne sera dès lors plus question que de prendre un pied incommensurable : un seul détour par le très ancien psykick dancehall, qui s’avère d’une puissance scénique hallucinante, et voilà le Mark de retour à la vie, prêt à toutes les facéties et à attirer l’attention sur lui à chaque instant du set... Côté charisme, c’est indéniable, et lorsqu’il est présent (il effectue des retours réguliers dans les loges) le reste du groupe n’existe plus. Côté facéties, la sobre délectation avec laquelle ce quinquagénaire détruit tous les réglages sonores pour mettre tous les potards dans le rouge, de quoi rendre plus d’un ingénieur du son dépressif, est symptomatique d’un état d’esprit qui n’a pas changé depuis le début : il doit se passer des choses sur scène, le plaisir ne peut passer par des performances formatées, alors on change toutes les règles, les morceaux varient ainsi en continu, on perd le clavier derrière la guitare, puis on n’entend plus la basse, puis la batterie reprend le dessus... rien qu’à ce propos, les quatre musiciens qui accompagnent Mark e. Smith sont étonnants de stoïcisme, et d’une virtuosité impressionnante puisqu’ils ne s’entendent parfois plus jouer eux-mêmes, sans que jamais le moindre couac ne surgisse dans les enceintes ! Requinqué, le chanteur peut s’époumoner sur des titres nouveaux, comme sur des classiques (la reprise du strychine des Sonics), le public est désormais en transe, des demoiselles s’exercent au stage-diving, et lorsqu’il s’agit de prendre le relais, les musiciens prennent le micro pendant que leur leader va reprendre des forces... Les titres efficaces (bury ou reformation méritent la palme) se succèdent donc sans discontinuer pendant une heure, qui n’aura pas baissé d’intensité pendant une bonne dizaine de titres, et le groupe quitte la scène, les lumières se rallument plus ou moins, certains en profitent pour partir, sachant que la veille il n’y a pas eu de rappel à Lille... Heureusement, les musiciens reviennent, pour entonner un theme from sparta fc titanesque, et puis... c’est la fin ! Après 67 minutes, pas une de plus, les lumières se rallument définitivement, le matériel est rangé, et il faut bien se résoudre à quitter les lieux... Bien sûr, c’est trop court, bien sûr, c’est chaotique, mais c’est bien là qu’est le plaisir, et je dois avouer que cette prestation a éclipsé celle d’il y a quelques mois : plus d’intensité, plus d’énergie, un groupe très désireux de donner le meilleur de lui-même, tout cela au service d’une set-list chiche en vieux titres, mais pourtant totalement réussie, ce soir la qualité a compensé l’absence de quantité, et les absents devront s’en mordre les doigts et les oreilles, car on peut craindre qu’un demi-échec tel que celui de ce soir (en nombre de spectateur, j’entends) n’incite les promoteurs à ne pas faire revenir le groupe à Paris de sitôt... Le cas échéant, il est évident que l’on retournera voir the Fall à la moindre occasion !
Set-list
- Intro
- Damflicters
- Taking off
- Cosmos 7
- Psykick Dancehall
- Age of Chang
- Strychnine
- Wolf Kidult Man
- I’ve been Duped
- Cowboy George
- Bury
- Greenway
- Latch Key Kid
- Reformation !
Rappel
- Theme from Sparta FC
Un peu d’attente avant la suite, qui pourrait bien être le retour de Panik à la Miroiterie sous huitaine...