[Théâtre] please kill me
Date : 20 mars 2012
Au théâtre, il arrive (ou il m’arrive, plus précisément) assez souvent d’être déçu. Ainsi, sans trop user la machine à remonter le temps, il serait fastidieux d’expliciter l’ensemble des raisons (sujet, jeu, mise en scène, décors…) qui firent qu’assister la semaine passée à la représentation de « Victor ou les enfants au pouvoir » au Théâtre de la Ville fut une longue, interminable, et terriblement ennuyeuse expérience. Ce mardi soir, en revanche, je n’ai aucune inquiétude en me rendant au Nouveau Théâtre de Montreuil, car j’avais déjà vu la pièce à Bastille l’an passé…
Il faut également préciser que le sujet de la pièce ne peut que me convenir, puisque please kill me est une adaptation, ou plus précisément une utilisation fragmentaire, d’extraits du livre éponyme que j’avais dévoré il y a quelques années, consacré (pour dire vite) à la scène punk américaine, de 1969 à 1976, de ses balbutiements à son apogée, et à ses prolongements à l’export britannique… La pièce et la mise en scène fourmillent tant d’idées que je ne risque pas grand-chose à donner quelques bribes que je retiens de la soirée, cela ne doit pas empêcher les futurs spectateurs de se ruer au spectacle, qui est totalement vivant, contrairement à la plupart de ses protagonistes…
A l’entrée dans la salle, quatre comédiens sont adossés à un écran géant, 3 hommes et une femme, qui s’écroule lentement pendant que les années défilent derrière le groupe, de 1969 à 1976. Les lumières s’éteignent alors, une bagarre éclate avec le 5e élément surgi des loges, puis tandis que les 3 musiciens rejoignent leurs instruments (guitare, batterie, et tout le reste…) sur un côté de la scène, les deux comédiens principaux (Kate Strong, qui n’hésite pas à abandonner de temps en temps l’anglais pour l’allemand mais surtout le français, avec un accent à couper au couteau, et Matthias Girbig, dont l’accent français n’est pas trop prononcé lorsqu’il s’exprime en anglais) s’installent sur la scène, et il ne faut pas beaucoup de temps au public pour comprendre la façon dont les choses vont se passer : chacun des deux comédiens présente son personnage de manière lapidaire (prénom, nom, titre, genre « Jerry Nolan, batteur ») et relaie son témoignage, en français, en anglais sur-titré (ou non, d’ailleurs) sur l’écran ou ailleurs, en se répondant ou pas… La musique est omniprésente, alternant périodes calmes et envolées bruyantes, et si certains craignaient de souffrir et avaient amené leurs protections auditives, il ne se trouvera personne dans un public d’allure pourtant peu rock’n’roll pour se plaindre du niveau sonore… Musique (instrumentale), mais aussi chansons, puisque le spectacle est complet, avec des appropriations de titres hyper-connus (sheena is a punk-rocker des Ramones, i wanna be your dog d’Iggy & the Stooges…) ou plus confidentiels (Dictators ou Johnny Thunders), au micro ou à pleine voix, de manière excentrique ou plus confidentielle, dans tous les cas, cela demeure toujours très physique, ça bouge, ça court, ca se touche, ça se provoque, ça s’étreint, ça se bagarre, bref cela correspond absolument aux descriptions et témoignages qui apparaissent dans le bouquin !
Certains détails de la mise en scène sont assez géniaux (cf. le passage i wanna be your dog, par exemple, ou l’utilisation du mp3), et démontrent une fois de plus l’inventivité de la troupe Sentimental Bourreau, avec toujours un sens derrière chaque geste, la gratuité n’est pas de mise ici, et si Kate a un jeu très physique, elle en est d’autant plus crédible et impressionnante, et Matthias doit s’accrocher pour suivre son rythme ! Facilité de mise en scène, ou plus probablement possibilité offerte aux comédiens de reprendre leur souffle, certaines voix sont pré-enregistrées, mais cela passe sans aucun problème, il n’y a pas de cassure, et le timing est toujours tenu : si certaines traductions sont affichées avec un peu de retard, cela oblige à se concentrer sur le débit de Kate, quitte à en perdre un peu de contenu, mais on est totalement absorbé par ce débit ; si parfois les deux voix se superposent ou s’annihilent mutuellement, l’effet reste magique, voire quasi-hypnotique. L’accent musical est mis sur quelques groupes-phares de la période, tels les Stooges, Television ou les Ramones, avec également une part belle laissée aux inventeurs (dont l’un des auteurs du livre) du fanzine nommé “Punk”, qui laissa son appellation au mouvement. Il n’y a ici ni flagornerie ni racolage, le livre se veut un rappel des vérités des uns et des autres, et c’est clairement ce qui transparaît sur scène, quitte à avoir des incohérences entre les témoignages, accentuées jusqu’à l’extrême, comme pour l’histoire du t-shirt donnant son nom au livre et à la pièce…
Le langage peut être cru, violent même, mais correspond à une époque, à des façons de vivre, que l’on a du mal à imaginer de nos jours d’ailleurs, le sens de la vie décrit est très éloigné du “métro-boulot-dodo” ou du “travailler plus pour gagner plus” : la ligne de conduite tient plutôt du « live fast, die young », même si sous-jacente est l’idée essentielle de se différencier à tout prix de ce qui peut exister alors (le hippie est déjà dépassé), et les expériences sont alors menées tambour battant sans limite, quitte à y laisser sa vie, ce que pas mal feront d’ailleurs…
Tout au long de l’heure et demie que dure le spectacle (je n’ai pas chronométré, mais ça passe très/trop vite), les phases rapides alternent avec les phases plus lentes/calmes, les moments d’hilarité succèdent à des moments plus émouvants, les déclamations de texte alternent avec des moments carrément chantés, et certaines pauses sont trouvées de belle manière, comme lors des reconstitutions de pochettes mythiques… Un (tout) petit bémol dans cet océan de satisfaction : j’ai tendance à trouver la fin, filmée depuis les loges (ou enregistrée, on ne sait pas), un poil longue et absconse, le texte de Richard Lloyd étant sans nul doute bien plus compréhensible et clair à l’écrit que sur scène. Mais cela ne gâche pas la haute qualité de l’ensemble, qui se confirme à l’écoute d’une réaction à chaud dès que les lumières se rallument et que la salle se vide : « Je n’ai rien compris. C’était génial ! », signifiant que sans même connaître l’œuvre, ou même les groupes cités, on peut pénétrer dans l’univers de la pièce (et de la troupe) et s’y fondre... Cela indique sans aucun doute que l’effet escompté est réussi, puisque la pièce ne peut être réservée aux seuls connaisseurs…
Un conseil donc : d’ici le 12 avril, que les Parisiens n’hésitent pas à traverser le périph, et que les provinciaux se renseignent, il y a des tournées prévues en 2012 et 2013…
Prochain rendez-vous, 100% musical celui-là : la renaissance de Wraygunn, le 4 avril à la Flèche d’Or.