Date : vendredi 2 novembre 2018

 

On craignait une petite affluence en ce vendredi soir au Chinois, à Montreuil, et c'est effectivement le cas en se pointant à l'heure prévue (20h), mais on se rassure une petite heure plus tard, lorsque les concerts commencent réellement : sans se marcher sur les pieds, on est tout de même assez nombreux, et cela va continuer de se remplir au fil des minutes, preuve qu'une soirée (voire une nuit...) gratuite, même avec un gros festival punk en face (au Cirque Électrique), peut attirer du monde...

 

Pour démarrer, c'est un quintet local à une audience nationale (un article dans Rolling Stone France, par exemple) qui arrive sur scène, le trio classique guitare-basse-batterie étant accompagné par un sax, et le premier morceau (instrumental) de Loolie and the Surfing Rogers s'avère correspondre à ce mélange annoncé de rock, de garage (sixties) et de surf, l'arrivée ultérieure de la chanteuse apportant cette "soul" qui complète le son du groupe. Visuellement, on sait le groupe toujours tiré à quatre épingles, c'est évidemment encore le cas ce soir, on est loin du t-shirt déchiré et du jean, les hommes sont en costard, la chanteuse en robe brillante, mais n'allez pas croire que l'image est essentielle : musicalement, on a rarement un instant de répit, car la voix acidulée de Loolie complète admirablement les musiques ciselées par les musiciens, et même les (très rares) pains passent inaperçu, tant on est emporté dans l'univers du groupe. Tarantinesque, c'est sûr, mais à la sauce du groupe, qui s'autorise à partir dans les directions qui l'attirent, on passe donc allègrement de la soul au rock ou au surf, et visiblement le public suit les méandres de ce parcours sans difficulté, probablement fasciné par l'omniprésence de ce sax qui donne le tempo et également par la sensation de plaisir qui se dégage de la scène. Et si le gimmick du batteur, qui répète presque après chaque morceau le nom du groupe, peut sembler répétitif, nul doute qu'il s'agit là aussi de références à une façon de faire datant d'un demi-siècle, autant dire que personne ne s'en plaint, cela fait partie de la mise en scène millimétrée d'un groupe pour le moins carré, qui réussit à attirer des auditeurs pas forcément adeptes à la base de ces genres musicaux. En cinquante minutes, sans temps mort, le quintet se met tout le monde dans la poche, et conforte l'excellente impression qu'il avait laissée en trio et en acoustique au début du mois dans l'émission Konstroy sur FPP. Et si on n'aura pas l'occasion de féliciter les musiciens directement, c'est uniquement parce que le timing est serré, et qu'en attendant la suite des concerts il y a de petites animations...

 

Ce sont en effet quatre membres du Cabaret des Filles de Joie qui arrivent dans la salle pendant que le groupe suivant s'installe sur scène, et les quatre nonnettes vont se déhancher dans un numéro burlesque, sur le Jesus Christ twist du Reverend Beat-Man, autant dire que les âmes bien-pensantes (absentes ici, ce soir) se retourneraient dans leur bénitier si elles assistaient à ce spectacle. Celui-ci est court, au demeurant, puisqu'il ne faut pas plus de cinq minutes avant que Juliette Dragon, la maîtresse de cérémonie, ne grimpe sur scène pour rejoindre ses trois acolytes de Rikkha. Le quatuor (guitare-basse-batterie en sus de la chanteuse) est là pour nous présenter son petit dernier, ce "the beast" déjà sorti depuis six mois aux États-Unis, mais dont les vinyls viennent d'arriver ce matin même à Montreuil ! Et ça démarre fort, avec un hey les filles ! qui donne le ton de la soirée : musicalement, c'est fort, carré, avec un Seb le Bison qui fait des miracles avec sa guitare tandis que la section rythmique tient les morceaux, pour un son garage-punk de très bon aloi, tandis que Juliette chante et se charge de la plupart des interludes et interventions pour présenter les morceaux, mais pas que... En effet, comme elle le dira plusieurs fois, les spectateurs ne sont pas là par hasard, il y a un petit côté anar en chacun de nous, et quand on abordera le sujet des membres du 1% (on est prêt à les abandonner dans la jungle) ou de la probable et prochaine fin du monde (the beast), il s'agit à la fois de résister et de profiter de ce qui nous reste de vie et de lieux de vie... Le groupe n'est pas forcément hyper prolifique (deux albums et deux maxis en une dizaine d'années), alors on sait que ce qui n'est pas tout neuf est connu par cœur, on pense à je te tue ou les femmes, ce dernier titre rappelant que l'un des chevaux de bataille de la chanteuse est le féminisme, dans une forme enjouée, militante mais très positive, et cet optimisme permanent (jamais le sourire ne quittera les lèvres de Juliette) permet de ne pas prendre les phallos plus ou moins refoulés (il y en a, même dans la scène punk) de face, mais de les désarmer et donc d'accepter d'entendre des choses plus ou moins agréable les concernant (la notion du "non c'est non" reste un problème). La majeure partie (8 titres sur 10) du nouvel album est passée en revue, cela donne envie d'écouter les versions studio (on fera ça en rentrant, une entrée gratuite permet de laisser un peu de sous au merch' !), mais on sait également qu'on reverra la scénographie qui accompagne ce soir les morceaux, via la présence occasionnelle de Mat Le Rouge au sax, ou les divers numéros burlesques qui agrémentent les morceaux, en solo ou à plusieurs, sans pour autant que l'on perde jamais l'attention de la musique. Car si spank me est par exemple visuellement émoustillant, c'est aussi parce que le titre est puissant musicalement, et cela vaut pour chaque intervention extérieure : il s'agit de numéros d'appoint, qui ne font pas perdre le nord (même si les photographes n'ont guère chômé ce soir), et même lorsque le tempo se ralentit un brin (oh my lover), la tension reste présente et se voit offrir en fin de morceaux une déflagration en guise d'exutoire. On passe en revue les matins difficiles dans les transports en commun (métropolitain) ou la timidité relationnelle (qu'est-ce qu'on attend), et après un kitten on wheels permettant au public d'exulter, le groupe termine sa prestation avec une nuit fatale impressionnante, et peut quitter la scène avec le sentiment du devoir accompli, tout en incitant les spectateurs à faire du bruit pour rappeler les musiciens sur scène...

On n'ira pas jusqu'à dire que le Chinois explose sous les cris, mais le groupe revient quand même sur scène, et va en trois titres mettre à bas une maxime rock'n'roll qui veut qu'on ne termine jamais un set par une reprise : ce soir, ce n'est pas par un reprise, ni même par deux que le groupe va en finir, mais bien avec trois reprises, et pour le moins bien troussées ! En effet, s'il est difficile de trouver beaucoup de points communs entre les versions de Depeche Mode ou de Johnny Cash du personal jesus et celle de Rikkha, c'est que le quatuor s'est totalement approprié le titre, et le duo de voix féminine et masculine aide bien sûr à ce détournement sacrément bien ouvragé. On n'en termine pas là, puisque c'est avec laisse tomber les filles (on revient au credo de Juliette) que Gainsbourg est repris (via France Gall ou April March), là on est moins loin de ce que l'on connaît, mais cela reste superbe, et on va finir en apothéose, avec une version étirée du i wanna be your dog (the Stooges), sur laquelle tous les intervenants occasionnels sont bien présents (et sont trop au sol pour que les spectateurs voient grand chose au delà du troisième rang), et qui permet d'en terminer de manière extatique après une heure et demie dense, totalement réussie, et qui aura atteint son objectif : ceux qui connaissaient le groupe auront eu confirmation qu'ils ont bien fait de venir là ce soir, et ceux qui ont découvert le groupe en redemanderont à la première occasion ! Alors bien sûr je ne m'éternise pas, j'ai déjà fait mes emplettes et je ne suis guère adepte du pousse-disques, mais je repars avec des étoiles plein les yeux et des chansons plein la tête, et suis ravi d'avoir traversé Paris en ce vendredi soir !

 

Set-list :

  1. hey les filles !
  2. je te tue
  3. les femmes
  4. every woman
  5. qu'est-ce qu'on attend
  6. spank me
  7. the beast
  8. welcome to our world
  9. métropolitain
  10. oh my lover
  11. la jungle
  12. my baby's got the devil
  13. kitten on wheels
  14. nuit fatale
  15. Rappel : personal jesus
  16. laisse tomber les filles
  17. i wanna be your dog

 

La suite, ce sera le second soir du festival Génération Miroiterie, au Cirque Électrique donc.