Date : samedi 20 octobre 2018

 

C'est samedi, le Petit Bain annonce un concert quasi-complet, et comme on sait que la ponctualité est ici une règle (surtout qu'il y a une soirée qui enchaîne), on s'arrange pour arriver à l'heure. On en entendra certains, plus tard, qui regretteront de ne pas être arrivés avant 20h, et on comprend ces regrets...

 

Car à l'heure annoncée, le duo Dear Deer entame son set, comme d’habitude Sabatel et Federico sont masqués de fer, le guitariste ayant en sus le crâne intégralement pailleté, on est dans une relative pénombre, et on se doute que la set-list va être différente des dernières prestations auxquelles on avait pu assister, car la chanteuse n'est pas pourvue de sa basse (elle l'empoignera dès le deuxième titre). C'est en effet stracila, un titre (en polonais) du tout nouveau deuxième album "chew chew" (il est paru la semaine dernière) qui démarre les choses, et si on remarque également la robe de Sabatel, il ne faut pas longtemps pour apprécier l'intérêt d'une belle salle pour le groupe qu'on a plutôt vu sur des petites scènes (Batofar, Klub, Comedia, Supersonic...) jusqu'à présent : l'ampleur offre un écrin qui subjugue les spectateurs, tant l'électro-punk (pour résumer, même si cela va bien au-delà, avec du post-punk et de la cold-wave par exemple) s'avère efficace, et des titres que l'on avait déjà entendus et appréciés jusque là (sur scène ou en version studio) deviennent des lames de fond qui emportent tout sur leur passage. La salle, qui n'était qu'à demi remplie en début de set, se densifie petit à petit, et on sent que les applaudissements deviennent eux aussi plus fournis au fil des minutes, preuve que le public est pris au jeu du duo. Le groupe mélange sans problème les titres du premier et du deuxième album, et arnolfini s'insère par exemple sans difficulté entre stracila et deadline (dédié aux graphistes), mais je dois avouer que lorsque mon petit favori jog, chat, work & gula gula démarre, le concert prend une dimension supplémentaire, et ce ne sont pas les titres à suivre qui vont faire baisser le niveau : dogflight est l'un des sommets du dernier album, et le pourtant simpliste (dans les paroles) ozozooz réussit à rester en tête bien longtemps après qu'il soit terminé. Les fans sont ravis lorsque claudine in berlin fait son apparition, et on se dirige vers une fin de set impeccable lorsque Federico casse une corde de sa guitare, juste avant disco-discord (sans jeu de mots) : il empoigne une autre guitare, prend 20 secondes pour s'accorder, et cela peut démarrer, on a connu des interruptions plus longues et problématiques, là on sent que rien ne peut perturber le duo, qui va terminer son set avec un thanatomorphosis qui conclura de superbe manière ces trois gros quarts d'heure, qui auront sans doute dessillé quelques yeux et oreilles, et auront assurément offert de nouveaux aficionados au duo lillois, qui a déjà conquis les publics à l'étranger (Pologne, Italie, Allemagne, Portugal, et on en passe) et doit désormais devenir incontournable sur la scène française.

 

Set-list :

  1. stracila
  2. arnolfini
  3. deadline
  4. jog, chat, work & gula gula
  5. dogflight
  6. statement
  7. ozozooz
  8. clinical / physical
  9. claudine in berlin
  10. disco-discord
  11. thanatomorphosis

 

On a à peine le temps d'atteindre le bar (la densité d'assoiffés est impressionnante) que l'Homme Pied de Micro (Made In Eric) est installé sur la scène, dans une posture différente de celle du mois de juin (ce soir, il a les mains sur la tête, dans une posture visiblement moulée sur lui), et les Tétines Noires arrivent tranquillement sur la scène, il s'agit de créer une ambiance en prenant son temps, à coups de bougies par exemple, et si les décorations sont bien moins importantes qu'au centre Barbara, l'atmosphère créée peut rappeler celle que crée La Muerte, en plus costaud évidemment. Cela démarre doucement, avec l'arrivée sur scène de spectateurs masqués (même visage) et munis de mini-bandonéons, qui leur servent à accompagner les musiciens (bassiste et batteur pas encore derrière ses fûts), tandis que le préposé aux claviers, orné d'une belle paire d'ailes noires, chahute un peu le pied de micro. Le chanteur-guitariste Emmanuelle est également là, et il commence à chanter de sa voix si particulière, avec une accentuation forcée qui fait se demander à certains s'il est français, et on comprend vite que si la set-list ne s'éloignera pas forcément de celle du mois de juin, les morceaux prendront toujours une couleur distincte, car on imagine le groupe très réceptif à l'ambiance dégagée par le public.  Après la petite brouette sans allumettes, les morceaux ne prendront jamais deux fois la même teinte, on pourra flirter avec le rock dur comme frôler la chansonnette, et il est difficile de ne pas imaginer qu'un lien existe entre le groupe et ce que pouvaient faire les Virgin Prunes quelques années auparavant : on a droit à du spectacle total, visuel, auditif, musical, et rares sont ceux qui se permettent de quitter la scène des yeux plus de quelques secondes, tant tout ce qui s'y passe mérite attention. Le groupe pioche dans ses trois albums, mais sans doute probablement aussi dans l'album de famille des Hubaut "pest moderne", et chaque interprétation donne des frissons, tant l'intensité est présente, et il est rare de voir des visages regardant ailleurs qu'en direction de la scène. C'est un univers unique, au sein duquel tout est possible, et si c'est bien sûr Emmanuel la plaque tournante du groupe, ses compagnons ne sont pas des accompagnateurs, on sent qu'il sont leur mot à dire et leur place sur scène. Certains titres sont encore plus appréciés, on pense par exemple à les roseaux cervicaux, mais qu'on soit dans le rentre-dedans ou dans le plus loufoque (le terme est relativement inadéquat), on ne voit pas le temps passer, et on gagerait que le bar est déserté la majeure partie du set... En fait, la chronique de ce genre de prestation est compliquée, seule la présence sur place ou à la rigueur la vidéo du concert (on a vu au moins une caméra tout enregistrer...) permettent de ressentir tout ce qui peut être généré par le groupe, du jet de plumes dans la fosse jusqu'au mélange chien-chat sur scène, et si on ne devait avoir qu'un conseil à donner aux futurs spectateurs de concerts des Tétines Noires, c'est de ne pas quitter la salle tant que l'Homme Pied de Micro est sur scène, car il peut toujours se passer quelque chose, un rappel plus ou moins impromptu par exemple. Cette grosse heure et demie aura confirmé et amplifié l'excellente impression que le groupe avait laissée il y a 4 mois et demi. Le seul regret en sortant du Petit Bain est d'avoir le sentiment de s'être fait jeter manu militari par les videurs, qui font leur job mais laissent vraiment l'impression que la soirée la plus importante commence après le concert, lorsque des spectateurs sans doute plus branchés et fortunés viennent claquer leur argent dans des cocktails hors de prix. Eu égard à la programmation du lieu, souvent très pertinente, c'est dommage de ne pas avoir de temps pour profiter encore un peu de l'atmosphère et du merchandising...

 

La suite, ce sera sans doute mercredi avec Harassment au Cirque Électrique, mais la veille on changera nos habitudes musicales en allant au Nouveau Théâtre de Montreuil assister à Une nuit américaine. Et la fin du mois arrive, avec Killing Joke, Slaves et Bambara en ligne de mire...